Le commissioners' Plan : la grille qui définit New York
La grille new-yorkaise est l'une des plus grandes décisions urbanistiques de l'histoire. En comprenant sa logique, on saisit mieux le fondement sur lequel la ville repose.
Un plan tracé dans le vide
En 1811, trois commissaires new-yorkais publient le plan qui va définir l'identité de Manhattan pour les 2 siècles suivants. Il s'agit du Commissioners' Plan, une grille orthogonale de 12 avenues verticales et 155 rues horizontales. Dans sa grande majorité, la ville n'existait pas encore lorsque la grille a été tracée. Le plan a donc été fait sur des collines, des marécages, des terrains accidentés qui étaient donc de futurs obstacles.
La grille n'était pas seulement un outil pratique de découpage foncier. C'était une façon de montrer la primauté de l'abstraction sur le réel. Alors que de nombreuses villes européennes, notamment Paris, Rome, Londres ont laissé le temps et les usages dessiner leurs plans selon le terrain, les lignes et les chemins, New York a choisi de partir d'un modèle conceptuel. Elle a considéré son territoire comme une page blanche sur laquelle elle a inscrit les idées pour se construire.
La grille comme langage universel
Ce que la grille a permis d'avoir, c'est un langage universel pour s'orienter à New York. On peut simplement dire « je suis à l'angle de la 5e Avenue et de la 42e Rue » pour se situer sans ambiguïté dans l'espace à New York. Même si on n'est jamais allé dans cette ville, on peut facilement se repérer. La grille permet donc à la ville d'être lisible pour les étrangers et change la façon de s'orienter. Elle supprime le mystère topographique caractéristique de plusieurs villes, dans lesquelles on dirait que les rues ont poussé de façon organique.
Même si cette grille est avantageuse, elle a son revers qui est l'uniformisation. Elle crée en fait une forme de répétition qui peut sembler monotone. Chaque bloc ressemble au suivant et chaque intersection obéit à la même logique. Cependant, il faut dire que la répétition de fond a ses avantages et n'empêche pas d'être surpris par la diversité de la ville.
La verticalité pour répondre aux nombreux besoins
La grille montre la façon dont New York s'étend horizontalement. Mais n'oublions pas que la ville est remplie de gratte-ciels, donc est aussi construite en hauteur. On parle ainsi de verticalité et c'est une chose qui complète la grille pour donner à New York cet espace urbain qu'on lui connaît.
Très vite, Manhattan a montré ses limites, étant une île avec une surface limitée. La rareté du sol a donc conduit les décideurs a pensé vers le haut. Les premiers gratte-ciels new-yorkais ont vu le jour dans les années 1880-1890. Bien évidemment, ils étaient loin des tours de verre qu'on a aujourd'hui. C'était plutôt des immeubles de bureaux en acier et en fonte, plus fonctionnels qu'esthétiques. Ces premiers gros immeubles ont profité de la technologie de l'ascenseur qui a vu le jour quelques années en arrière.
Un changement de nature de la rue avec la verticalité
La verticalité a un impact très visible sur la façon dont les rues se présentent. Dans une ville européenne classique, la rue est un espace relativement symétrique, bordé d'immeubles de hauteurs similaires. À Manhattan, la rue devient comme un canyon. On a l'impression d'être au fond d'un trou profond avec le ciel qui se réduit à un couloir de lumière au-dessus de la tête du passant.
Avec cette description, on pourrait croire que cet effet n'est pas esthétique. Et pourtant, c'est bien le cas. Le passant se retrouve au fond d'une gorge artificielle entre des parois de pierre, d'acier et de verre. La rue new-yorkaise est donc un microclimat à part entière disposant de propriétés physiques déterminées par la hauteur de ce qui la délimite.
La skyline : une conséquence de la verticalité
New York dispose d'un profil découpé sur le ciel qui lui est propre et qui est appelé skyline. C'est devenu l'image symbole de la ville dans le monde entier. Il s'agit d'une conséquence de la verticalité et c'est quelque chose qui fait la singularité de New York. La skyline n'est pas une façade, ni un monument, encore moins une place. C'est une silhouette collective qui vient des décisions prises par les promoteurs immobiliers de la ville.
On pourrait dire que cette skyline a été pensée quand on voit comment elle se présente, avec ses points d'accentuation, ses creux et ses pics. Tout cela est une preuve qu'une ville peut produire de la forme, même si les créateurs n'avaient aucune intention formelle. Des décisions purement économiques peuvent aboutir à quelque chose qui ressemble à une œuvre d'art.
L'espace public new-yorkais et son organisation du vide
L'espace public new-yorkais ne se résume pas à ce qu'on y fait. Il faut d'abord le voir comme une organisation du vide. Ces espaces sont faits pour donner un relief à une ville qui pourrait étouffer à cause de la densité.
Central Park ou la décision de ne pas construire
En 1858, les architectes paysagistes Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux remportent le concours pour la création de Central Park. Le nom de leur projet était Greenward Plan et constituait une sorte d'anomalie dans la grande grille de New York. Ils voulaient construire un rectangle de 4 km de long et 800 m de large, sans aucune pression de la densification. Sur une île où chaque lopin de terre était très disputé, Central Park représentait une décision de ne pas construire.
Ce qui est fascinant avec cette infrastructure, c'est le contraste qu'il entretient avec ce qui l'entoure. Depuis l'intérieur, on peut voir les tours qui le bordent aux différents points cardinaux. De même, depuis les hauteurs des immeubles environnants, le parc apparaît comme un rectangle insolite se trouvant dans le tissu urbain.
La rue new-yorkaise, une grande partie de l'espace public
Outre le parc, l'espace public new-yorkais se déploie essentiellement dans la rue. Il est important de voir la rue de cette ville comme une séquence et non un décor statique. C'est un espace qui change constamment de nature, en fonction du moment de la journée, de la saison et de la hauteur des bâtiments qui l'entourent.
Sur le plan spatial, la rue new-yorkaise peut être considérée comme une machine à rythmes. Les entrées d'immeubles s'intègrent bien avec les façades. Les bouches de métro percent les trottoirs et les points d'eau, les bancs, les arbres placés dans des bacs de béton permettent d'avoir des petits espaces sur la rue. La rue n'est donc plus simplement un espace lisse où il faut passer. C'est un véritable environnement composé de plusieurs éléments, chacun avec sa propre densité.
Les seuils et les espaces hybrides à New York
New York dispose d'un grand nombre de seuils. Il s'agit d'espaces intermédiaires entre l'intérieur et l'extérieur jouant un rôle décisif dans la vie urbaine. C'est le cas des lobbies des grands immeubles appartenant à des propriétaires privés, accessibles au public et des places en retrait de la rue, négociées entre la ville et les promoteurs, en échange d'autorisation de construire plus haut.
Ces espaces appartiennent donc à la ville sans en être vraiment et sont accessibles à tous, sans être publics au sens strict. Ils montrent que la ville de New York a su transformer la différence entre le public et le privé en une véritable force.
La répétition, un autre symbole de l'esthétique de New York
Plus haut, on parlait de la répétition au niveau de la grille qui fait New York. Même si elle est généralement vue comme un défaut de la ville américaine ou un signe de manque d'imagination, à New York, la répétition fonctionne différemment. C'est un principe organisateur à la base de la structure de la ville et de son identité visuelle.
Le bloc comme élément de la ville
Le bloc est un rectangle de terrain délimité en 4 rues. Aux États-Unis, les villes ont adopté le bloc comme unité fondamentale de leur organisation et New York ne fait pas exception. On dit même que le bloc est à New York, ce que la parcelle médiévale est à certaines villes européennes.
Avec le bloc new-yorkais, il n'y a pas vraiment de programme fixe. Un même bloc peut contenir des tours de bureaux, des vieilles maisons en briques rouges datant du 19ème siècle, des entrepôts reconvertis ainsi que des immeubles résidentiels et contemporains.
La grille impose une logique formelle tout en donnant une liberté de contenu. Au fil des années, on a donc une ville dans laquelle plusieurs strates historiques coexistent, parfois sans aucune transition. Vous pouvez voir une tour de verre de 50 étages, à proximité d'un immeuble de 3 étages en briques datant de la fin du 19ème siècle par exemple.
L'immeuble : une structure de répétition
À l'intérieur du bloc, on peut aisément remarquer que les immeubles se répètent. Les étages s'empilent selon des plans parfois identiques, les mêmes dimensions, les mêmes distributions et les mêmes fenêtres. Si cette standardisation a été adoptée, c'est d'abord dans une logique économique. Le fait de répéter la même chose est moins onéreux qu'inventer à chaque fois. Cette façon de procéder est également avantageuse sur le plan esthétique grâce à l'uniformisation.
New York comme modèle dans le monde
New York n'est pas seulement une ville qu'on observe de loin. Elle a été prise comme référence dans de nombreuses parties du monde et cela, pour plusieurs raisons.
Un modèle facilement exportable
Le concept urbain de New York a inspiré plusieurs autres grandes métropoles aux États-Unis et dans le monde. Chicago, Buenos Aires, Shanghaï, Dubaï ont été influencés d'une façon ou d'une autre par la grille orthogonale, la verticalité assumée et la densité poussée à son maximum.
Lorsqu'on parle d'exportation du modèle new-yorkais, on ne fait pas référence aux gratte-ciels, mais plutôt à ce qui les a rendus possibles. Cette utilisation de la grille comme système d'orientation et la capacité à proposer une croissance verticale, plutôt qu'à horizontale sont bien ce qui fait la spécificité de New York et ce qui inspire d'autres métropoles.
New York, une image dans la tête de tout le monde
Dans l'imaginaire collectif, New York existe d'une certaine façon et cela montre bien qu'il y a bien quelque chose de conceptuel avec l'urbanisme de cette ville. Il y a peu de villes dans le monde dont on a une image, même lorsqu'on s'y est déjà rendu. New York, avant d'être un lieu géographique, est une image. Elle a été inculquée dans nos esprits par le cinéma, la littérature, la publicité, la musique, etc.
Au-delà de cela, la construction de la ville en elle-même ne laisse pas indifférent. Qu'on la voie dans les films ou de façon réelle, il est presque impossible de l'oublier. Ceux qui ne sont jamais allés à New York souhaitent s'y rendre pour confirmer l'image qu'ils ont de cette ville. Ceux qui y sont déjà allés ont su se faire leur propre idée et ont pu voir pourquoi New York est bien plus qu'une métropole.
New York nous apprend que les grandes villes ne sont pas seulement des espaces physiques qui se construisent au fil des années, parce que les gens installent et mènent leurs activités. Elles sont d'abord des fruits de la pensée et de la volonté de construire quelque chose de grand. En tant qu'espace conceptuel, New York peut continuer à inspirer d'autres villes dans le monde.